Tout à l'heure, il était minuit. La tradition veut que je prononce un voeu. Les gens criaient leur joie,
leurs espoirs, les klaxons des voitures sonnaient, entre les détonations des feux d'artifice et les applaudissements. L'espace d'une seconde, j'ai fermé les yeux, je n'ai plus vu Camille, je n'ai
plus vu ma petite chambre. Sur l'écran noir de mes yeux clos, j'ai vu des gens aux poings levés sur des barricades ; j'ai vu le triomphe de l'anarchisme, de la liberté, de l'égalité, de la
fraternité. Un bref instant, dans des couleurs naïves, j'ai connu le bonheur d'une vraie rupture. La démocratie qui traversa l'an mort est couchée sous une République de castes. L'argent
contrôle tout, et les banques contrôlent l'argent, au point de le créer. Dieu n'est pas mort. Les hommes politiques jouent tous un jeu de rôle. Afin de séduire le peuple et continuer de vivre
entre eux. Ils font semblant, huit mois durant, promettent tout et son contraire, comme un homme de droite peut revendiquer, après quarante ans de délocalisation, le made in France. Tout
à l'heure, l'an deux-mille douze est né. Je veux y choisir mon souhait et mon combat dans les ronces.
Je me souviens très bien de l'an deux-mille. Une vaste page vierge, et un homme les deux mains sur les
hanches, ravi : « Et maintenant, on va pouvoir tout saloper ! » Derrière lui, sur le deuxième millénaire, un pétrolier brisé, englué, des morts-vivants issus des fours crématoires, des
barbelés, un ou deux champignons atomiques, les bûchers de l'Inquisition, des soldats en tous genres, et des utopies écrasées dans le sang, dont les Communes de Lyon et de Paris. J'étais jeune,
j'avais douze ans. Très candide encore, très immature, je voyais le monde comme une tempête spirituelle dont je ne comprenais rien. Mon propre langage m'échappait. Mais je me souviens qu'on
promettait la nouveauté, et des révolutions. Il y avait déjà l'Internet, et pourtant.
Deux-mille douze est cette année que le calendrier Maya promet comme la dernière, au nom de l'arrivée du
cinquième soleil. Les axes terrestres sont censés s'inverser, les planètes s'aligner. Si les pôles magnétiques de la Terre s'inversent, nous exposant aux radiations solaires, aux cancers plus
importants, c'est superflu.
Nous n'avons pas besoin de ça pour nous exterminer : les intérêt techno-financiers qui ricanent sur
l'écologie ; menant qui veut jouir de leurs pouvoirs à ricaner de même ; quatre journalistes réunis, Le Figaro, Marianne, Nouvel Obs et Le Point qui expliquent que les écologistes n'ont fait que
trois pour cent d'électorat en quarante ans de cinquième république – comme si les choses n'évoluaient jamais – ; comme toute chose est vaine, autant profiter un maximum avant de crever, peu
importe la suite ; la finance sans morale ni contrôle ; des banques qui ruinent des états, asservissent des peuples, punissent inhumainement leurs débiteurs ; les État-Unis qui mettent en prison
et parlent de condamner à mort le soldat qui dénonce un crime de guerre de ses compatriotes en Irak ; les retraités qui, après x années de labeur physiquement éprouvant, voire à terme handicapant
touchent une retraite qui ne permet pas de vivre décemment quand les dirigeants augmentent leur salaire à vie de 172% et reçoivent des palais pour la naissance de leurs enfants. L'ébauche de
liste est nauséeuse.
L'humanité a choisi de s'intéresser à ses pires côtés, d'épancher ses plus basses soifs. Au nom de la
liberté, elle a choisi la loi du plus fort, parce que chacun d'entre nous espère devenir ce plus fort.
Les gens ont crié longtemps, les feux d'artifice ont duré longtemps, les voitures ont sonné longtemps. Que
fêtaient-ils ? Quel bonheur partageait-il, qu'ont-ils vécu cette année qui justifie de se réjouir aux trompettes de la prochaine ? Quelle victoire sur le temps des hommes ? Au lever de quel
âge nouveau ont-ils voulu dire bravo ? Je ne suis pas de ceux qui croient en l'avenir meilleur par essence. Pourquoi, alors... J'ai imaginé beaucoup de choses, embaumant mon coeur d'un champ des
possibles. Les voitures, surtout, ont sonné longtemps. Camille me disait « C'est curieux d'être dans sa voiture à minuit le jour de l'an ». Pourquoi pas ? C'est arbitraire, cette date comme début
de tout. Naturellement, cela ne correspond à rien. On eût proposé le vingt-et-un mars, encore, ou le vingt-et-un décembre... Tout fait social est arbitraire. Travailler pour avoir de l'argent
n'est un accord valable qu'uniquement parce qu'il y a consensus autour de la valeur de la rétribution, c'est-à-dire de la monnaie en cours. Pourquoi pas être payé en cacahuètes ? Si demain l'euro
s'effondre, la monnaie sera autre. Des noix, des clous, que sais-je ? Hier, en l'an deux-mille, elle venait de changer, pour que l'euro s'installe définitivement deux ans plus tard. Il est
bientôt quatre heures, et j'écris pour célébrer 2012 avec toi, lecteur.
Vois-tu, je sais que tu m'entends.
J'ai peur. Ni de perdre, ni de mourir ; d'ailleurs je fais toujours en sorte de l'une ou de l'autre de ces
deux fins. J'ai peur du devenir que se décide l'humanité. Je ne veux pas que Nicolas Sarkozy prolonge le règne de sa caste. Et je sais que c'est en aspirant à y entrer que les gens ont voté pour
lui. J'ai peur qu'ils croient qu'ils pourront en dix ans ce qu'ils ont échoué en cinq. J'ai peur que François Hollande ne soit qu'un niais issu de la même caste. Car s'il est plein d'idéaux moins
égoïstes, moins mesquins, il n'est pas seul ; un homme seul n'est rien ; Éva Joly peut parvenir à prouver le contraire en obtenant plus de douze pour cent des voies en mai. Je voterai pour elle.
Voter pour François Hollande revient à voter en 2017 pour Nicolas Sarkozy. Car le candidat du socialisme n'a pas les mains libres, il traîne un boulet monstrueux : son parti, sa tribu, sa
caste.
On pourra l'empêcher de faire ce qu'il veut. Comme cette grande compagnie qui place petit à petit ses hommes à des
postes clef d'influence mondiale. J'ai peur de la réalisation d'une caste globalement dirigeante qui soit ploutocrate. Je voudrais que les intellectuels aient plus de ventre, plus de hargne et ne
craignent pas de faire saigner leurs poings. Se laisser mourir sur le fond vide de mon ivresse, sur les derniers vertiges de vin et de champagne. J'ai enterré une année, moi, avec mon amour. Nous
avons eu les gestes rituels de la chair et, curieux, nous voyons la nuit glisser hors de son fourreau.
Ne pas affronter la fin du film. 2012 sonne pour moi comme le glas d'un deuil. D'ailleurs, ma carte
d'identité sans aucune puce électronique prend fin cette année.
Ces cris de gaieté sentent le souffre. Pourquoi être joyeux aujourd'hui ? Qu'ont-ils d'espoir qui les fassent
tant chanter ?
Parce qu'une femme que j'aime dort à mes côtés. Parce que des gens que j'aime m'entourent de près ou de loin.
Parce que je dispose à ma guise d'une bibliothèque magnifique ; parce que je peux voir et revoir le Lac des Cygnes par le Bolchoï sur mon ordinateur. Le lac au clair de lune est magnifique. J'en
pleure d'émotion à chaque fois que je le regarde. Quand la lumière passe de l'or au bleu gelé, et que le magicien noir refait les mêmes pas que Siegfried blanc. Mon Dieu, oui ! Oui, cela me
réconcilie avec l'humanité, qui me blesse en étant folle, en étant vaine, égoïste et minable, sans aucune envergure, et qui accepte, hélas, qu'on lui passe les chaînes pourvu qu'elle soit le
mâton de son voisin.
Je suis épuisé par les mensonges. J'aime les petits voyous, grossiers et farouches, ils ne sont pas
dangereux. Ils m'attendrissent dans leur vanité criminelle et sans conséquence. Le caractère enfantin de leurs délits, et l'absence totale de perversité, en font des délinquants pardonnables.
Camille a étudié les grands délinquants : ils s'habillent tous en costumes très chers, ont des titres et des charges publiques et n'ont aucune morale autre que strictement relative à leurs
intérêts. J'aime Bonnie and Clyde. Ils brisent l'étreinte du consensus.
J'aime le petit bandit qui, au travail, vole dix euro à sa propre caisse. Il vole à
l'entreprise, non au particulier. Le voyant je le couvre. Je ne le dénonce surtout pas. Le temps est venu de résister, s'indigner ne me suffit plus. C'est trop facile, et ça ne dérange pas les
gens qui me dérangent. Il faut que quelqu'un se lève, avec le savoir faire pour dynamiter nos symboles. Une explosion dans l'Élysée. Une dans l'Assemblée. Des feux d'artifice retrouvons le sens
premier. Brûlons le Sénat. Éteignons ces bureaux déserts qui restent allumés toutes les nuits, éteignons les à coups de haches d'incendie. Fracassons ces vitrines absurdes où l'on demande un mois
de salaire pour acheter un sac en cuir. Ensanglantons nos poings.
Je suis révolté, je ne suis plus indigné. Je médite depuis quelques semaines comment allumer la scène, drogué
par l'album J'accuse, de Damien Saez. Je veux que mon pays s'embrase. Je veux que mon pays prenne flammes. Je veux que les flambeaux de la révolution ne se soient jamais éteints,
surtout pas achetés puis mouillés dans la consommation. Je veux que la classe moyenne cesse de croire au mensonge des dirigeants, je veux qu'elle se rappelle qu'elle n'a aucun privilège. Qu'elle
comprenne qu'elle n'existe plus. Qu'elle vit dansun luxe que les banques leur donne par le système des dettes, des chaînes. Et qu'elle se batte. Je veux que l'âme rouge de mon pays éclabousse la
blanche mollesse dans laquelle la cinquième république l'enferme. Je serai cet élan vers le ciel bleu. Il est bien plus tard que minuit...
Je n'ai plus peur.
Je sais.