Vendredi 13 janvier 2012 5 13 /01 /Jan /2012 23:22

 

Ma famille n'est plus qu'une bannière déchirée, en maints endroits trouée, et les lambeaux semblent inféconds ; pourtant je reste droit et j'en tiens le mat.

 

Parce que tant qu'il me restera quelque souffle de vie, je suis ma famille toute entière.

 

Ses illustres haut-faits et ses plus grandes hontes à la fois, ses banquets et ses prisons, je les porte en moi, ceux d'antan, ceux à venir.

 

Je les suis comme un coffre.

 

Ma mythologie imbibée d'eux me permet de hanter ce monde avec des mots scellés.

 

La mort a collé sa bouche hideuse contre les poitrines trouées de mes aïeuls. Elle les suce, petit à petit, et je les vois trembler sur leurs zéniths.

 

Eux, ces titans ; ceux-là de l'effondrement, ceux-ci de l'élévation. Comme c'est cruel que les légendes soient si tranchées.

 

Tous, tellement de dignité, de grandeur dans la grande histoire de leurs vies, dans l'heure sacrée de leurs morts annoncées.

 

Leurs folies couvent le délitement de leurs corps, comme l'âme est un sinistre linceul dans la solitude.

 

Les familles déchiquetées sont les gibets triomphants de la solitude.

 

L'anarchie – l'anarchie, oui – mais les familles ! sans patriarcat – les familles tout de même !

 

L'amour, ce foutu amour.

 

Mes deux troncs se sèchent et bientôt seront tombés – autant de bourgeons bientôt fleuriront – et je veux fleurir des mille baisers brûlants de mon amour.

 

Pères et Mères, comptez sur moi : je sauverai le nom des familles.

 

Je serai paladin, tu verras.

Par Camille Acristem
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Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 03:23


 

 

Chérie,


Je ne parviens pas à dormir.



Je sens qu'il me manque quelque chose, que je dois faire, écrire, ou manger, ou boire, pour pouvoir bien dormir ; pour pouvoir seulement sombrer. Mais je ne connais rien des profondeurs de la tranquillité. La surface me garde comme un miroir. Elle s'est faite torpeur pénible, qui coupe à l'intérieur de ma gorge, brûle sous mes paupières qu'ouvre un infernal ressort de boîte à carnaval. Mes pensées sont la suite de vagues obsessionnelles, uniques et identiques à la fois. Mes pensées sont les wagons du train de mes angoisses.



Je déteste prendre les trains à l'envers de leurs marches, car je déteste le mal de mer que cela me donne. Le paysage défilant par l'estompe du regret, je vois se dissiper ce que je quitte, alors je souffre. Ma mélancolie devient corrosive et se fait désespoir, et se fait mal de mer. Elle n'inspire plus rien du tout que la terreur d'être moi. Ma clairvoyance devient boulet à mon pied, au fond de la Seine. Des profondeurs, tu sais, je crie vers quoi, tu sais ? Je ne sais toujours pas. Certains disent vers Dieu, d'autres vers l'esthétisme. Mais que cachent ces mots ? Quoi de véritable, tu sais.



Je me rends compte que ce sont tes bras qui me manquent, car je me sens triste. Je me rends compte comme je me sens triste, et terriblement seul, que j'ai peur de demain. C'est horrible. Dormir sans tes bras n'est pas me reposer. Dans la nudité du bleu d'empire de mes draps, j'attends la lie de l'épuisement, pour naufrager sur les rives huileuses d'un sommeil abruti. Je vois encore les feux follets, verdâtres et violets, mes amours premières pour Baudelaire et Poe ; ils tremblotent dans mes rétines myopes. À quoi bon se dresser, je ne servirai jamais l'humanité.



J'ai mal aux yeux, à la gorge, je sens ma tête lourde et mes pensées morbides. Et je ne peux dormir. Me masturber ne changerait rien et l'imaginer me dégoûte. Je nous dégoûte tout entier, moi et mes aspirations sublimes, moi qui nous embourbe dans le vulgaire, je nous dégoûte et nous me méprisons. J'ai mal d'un mal profondément humain, en toute sincérité. J'ai peur sans toi, peur de tout, peur de rien, peur du noir, du bruit, du silence qui déploie les murmures rauques de ma pensée sur une toile nette, pure, crémeuse même. Tu es mon impératrice, quand moi je ne suis rien. Quelle folie que d'aspirer aux grandeurs de la noblesse d'esprit.

 

Ton odeur et tes mains me manquent, tes ronchonnements, aussi. Je suis perdu, sans toi, le soir venu, la nuit tombée. Quand les ombres peuplent les heures de tous mes fantômes. Pouvoir me recouvrir de ton sein, ou de ton regard, mieux qu'une couette, qu'un songe, c'est le plus grand des refuge. Te dire immédiatement au réveil de quelles franges oniriques je sors décoiffé, le meilleur talisman. Là, je ne suis pas du tout serein et je ne peux rien imaginer qui me rende ma sérénité. J'ai mal au crâne et je me dis que ma vie est ratée, que je suis un bon à rien, que j'échouerai aux examens, que je ne suis bon qu'à fantasmer à partir de jobs minables.

 

Bref. Tu vois comme mon vol est transpercé des flèches de l'angoisse ; archère qui garde Éros et ses pouvoirs soigneusement cachés sous les jupons d'Érèbe. Je me réveillerai, un jour, maître des trois souterrains, des terres, et des ciels ; de ce jour tu seras l'autel et le prêtre à la fois.

 

Je vais attendre les sableuses heures creuses où l'arbre de l'éveil tombe sous les coups de tonnerre d'un ciel qui s'affaisse sur lui. Et que la pomme éclate sur mes ailes brisées.

 

Je t'aime.

Par Camille Acristem
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Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 04:33

 

Tout à l'heure, il était minuit. La tradition veut que je prononce un voeu. Les gens criaient leur joie, leurs espoirs, les klaxons des voitures sonnaient, entre les détonations des feux d'artifice et les applaudissements. L'espace d'une seconde, j'ai fermé les yeux, je n'ai plus vu Camille, je n'ai plus vu ma petite chambre. Sur l'écran noir de mes yeux clos, j'ai vu des gens aux poings levés sur des barricades ; j'ai vu le triomphe de l'anarchisme, de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. Un bref instant, dans des couleurs naïves, j'ai connu le bonheur d'une vraie rupture. La démocratie qui traversa l'an mort est couchée sous une République de castes. L'argent contrôle tout, et les banques contrôlent l'argent, au point de le créer. Dieu n'est pas mort. Les hommes politiques jouent tous un jeu de rôle. Afin de séduire le peuple et continuer de vivre entre eux. Ils font semblant, huit mois durant, promettent tout et son contraire, comme un homme de droite peut revendiquer, après quarante ans de délocalisation, le made in France. Tout à l'heure, l'an deux-mille douze est né. Je veux y choisir mon souhait et mon combat dans les ronces.

 

Je me souviens très bien de l'an deux-mille. Une vaste page vierge, et un homme les deux mains sur les hanches, ravi : « Et maintenant, on va pouvoir tout saloper ! » Derrière lui, sur le deuxième millénaire, un pétrolier brisé, englué, des morts-vivants issus des fours crématoires, des barbelés, un ou deux champignons atomiques, les bûchers de l'Inquisition, des soldats en tous genres, et des utopies écrasées dans le sang, dont les Communes de Lyon et de Paris. J'étais jeune, j'avais douze ans. Très candide encore, très immature, je voyais le monde comme une tempête spirituelle dont je ne comprenais rien. Mon propre langage m'échappait. Mais je me souviens qu'on promettait la nouveauté, et des révolutions. Il y avait déjà l'Internet, et pourtant.

 

Deux-mille douze est cette année que le calendrier Maya promet comme la dernière, au nom de l'arrivée du cinquième soleil. Les axes terrestres sont censés s'inverser, les planètes s'aligner. Si les pôles magnétiques de la Terre s'inversent, nous exposant aux radiations solaires, aux cancers plus importants, c'est superflu.

 

Nous n'avons pas besoin de ça pour nous exterminer : les intérêt techno-financiers qui ricanent sur l'écologie ; menant qui veut jouir de leurs pouvoirs à ricaner de même ; quatre journalistes réunis, Le Figaro, Marianne, Nouvel Obs et Le Point qui expliquent que les écologistes n'ont fait que trois pour cent d'électorat en quarante ans de cinquième république – comme si les choses n'évoluaient jamais – ; comme toute chose est vaine, autant profiter un maximum avant de crever, peu importe la suite ; la finance sans morale ni contrôle ; des banques qui ruinent des états, asservissent des peuples, punissent inhumainement leurs débiteurs ; les État-Unis qui mettent en prison et parlent de condamner à mort le soldat qui dénonce un crime de guerre de ses compatriotes en Irak ; les retraités qui, après x années de labeur physiquement éprouvant, voire à terme handicapant touchent une retraite qui ne permet pas de vivre décemment quand les dirigeants augmentent leur salaire à vie de 172% et reçoivent des palais pour la naissance de leurs enfants. L'ébauche de  liste est nauséeuse.

 

L'humanité a choisi de s'intéresser à ses pires côtés, d'épancher ses plus basses soifs. Au nom de la liberté, elle a choisi la loi du plus fort, parce que chacun d'entre nous espère devenir ce plus fort.

 

Les gens ont crié longtemps, les feux d'artifice ont duré longtemps, les voitures ont sonné longtemps. Que fêtaient-ils ? Quel bonheur partageait-il, qu'ont-ils vécu cette année qui justifie de se réjouir aux trompettes de  la prochaine ? Quelle victoire sur le temps des hommes ? Au lever de quel âge nouveau ont-ils voulu dire bravo ? Je ne suis pas de ceux qui croient en l'avenir meilleur par essence. Pourquoi, alors... J'ai imaginé beaucoup de choses, embaumant mon coeur d'un champ des possibles. Les voitures, surtout, ont sonné longtemps. Camille me disait « C'est curieux d'être dans sa voiture à minuit le jour de l'an ». Pourquoi pas ? C'est arbitraire, cette date comme début de tout. Naturellement, cela ne correspond à rien. On eût proposé le vingt-et-un mars, encore, ou le vingt-et-un décembre... Tout fait social est arbitraire. Travailler pour avoir de l'argent n'est un accord valable qu'uniquement parce qu'il y a consensus autour de la valeur de la rétribution, c'est-à-dire de la monnaie en cours. Pourquoi pas être payé en cacahuètes ? Si demain l'euro s'effondre, la monnaie sera autre. Des noix, des clous, que sais-je ? Hier, en l'an deux-mille, elle venait de changer, pour que l'euro s'installe définitivement deux ans plus tard. Il est bientôt quatre heures, et j'écris pour célébrer 2012 avec toi, lecteur.

 

Vois-tu, je sais que tu m'entends.

 

J'ai peur. Ni de perdre, ni de mourir ; d'ailleurs je fais toujours en sorte de l'une ou de l'autre de ces deux fins. J'ai peur du devenir que se décide l'humanité. Je ne veux pas que Nicolas Sarkozy prolonge le règne de sa caste. Et je sais que c'est en aspirant à y entrer que les gens ont voté pour lui. J'ai peur qu'ils croient qu'ils pourront en dix ans ce qu'ils ont échoué en cinq. J'ai peur que François Hollande ne soit qu'un niais issu de la même caste. Car s'il est plein d'idéaux moins égoïstes, moins mesquins, il n'est pas seul ; un homme seul n'est rien ; Éva Joly peut parvenir à prouver le contraire en obtenant plus de douze pour cent des voies en mai. Je voterai pour elle. Voter pour François Hollande revient à voter en 2017 pour Nicolas Sarkozy. Car le candidat du socialisme n'a pas les mains libres, il traîne un boulet monstrueux : son parti, sa tribu, sa caste.

 

On pourra l'empêcher de faire ce qu'il veut. Comme cette grande compagnie qui place petit à petit ses hommes à des postes clef d'influence mondiale. J'ai peur de la réalisation d'une caste globalement dirigeante qui soit ploutocrate. Je voudrais que les intellectuels aient plus de ventre, plus de hargne et ne craignent pas de faire saigner leurs poings. Se laisser mourir sur le fond vide de mon ivresse, sur les derniers vertiges de vin et de champagne. J'ai enterré une année, moi, avec mon amour. Nous avons eu les gestes rituels de la chair et, curieux, nous voyons la nuit glisser hors de son fourreau.

 

Ne pas affronter la fin du film. 2012 sonne pour moi comme le glas d'un deuil. D'ailleurs, ma carte d'identité sans aucune puce électronique prend fin cette année.

 

Ces cris de gaieté sentent le souffre. Pourquoi être joyeux aujourd'hui ? Qu'ont-ils d'espoir qui les fassent tant chanter ?

 

Parce qu'une femme que j'aime dort à mes côtés. Parce que des gens que j'aime m'entourent de près ou de loin. Parce que je dispose à ma guise d'une bibliothèque magnifique ; parce que je peux voir et revoir le Lac des Cygnes par le Bolchoï sur mon ordinateur. Le lac au clair de lune est magnifique. J'en pleure d'émotion à chaque fois que je le regarde. Quand la lumière passe de l'or au bleu gelé, et que le magicien noir refait les mêmes pas que Siegfried blanc. Mon Dieu, oui ! Oui, cela me réconcilie avec l'humanité, qui me blesse en étant folle, en étant vaine, égoïste et minable, sans aucune envergure, et qui accepte, hélas, qu'on lui passe les chaînes pourvu qu'elle soit le mâton de son voisin.

 

Je suis épuisé par les mensonges. J'aime les petits voyous, grossiers et farouches, ils ne sont pas dangereux. Ils m'attendrissent dans leur vanité criminelle et sans conséquence. Le caractère enfantin de leurs délits, et l'absence totale de perversité, en font des délinquants pardonnables. Camille a étudié les grands délinquants : ils s'habillent tous en costumes très chers, ont des titres et des charges publiques et n'ont aucune morale autre que strictement relative à leurs intérêts. J'aime Bonnie and Clyde. Ils brisent l'étreinte du consensus.

 

J'aime le petit bandit qui, au travail, vole dix euro à sa propre caisse. Il vole à l'entreprise, non au particulier. Le voyant je le couvre. Je ne le dénonce surtout pas. Le temps est venu de résister, s'indigner ne me suffit plus. C'est trop facile, et ça ne dérange pas les gens qui me dérangent. Il faut que quelqu'un se lève, avec le savoir faire pour dynamiter nos symboles. Une explosion dans l'Élysée. Une dans l'Assemblée. Des feux d'artifice retrouvons le sens premier. Brûlons le Sénat. Éteignons ces bureaux déserts qui restent allumés toutes les nuits, éteignons les à coups de haches d'incendie. Fracassons ces vitrines absurdes où l'on demande un mois de salaire pour acheter un sac en cuir. Ensanglantons nos poings.

 

Je suis révolté, je ne suis plus indigné. Je médite depuis quelques semaines comment allumer la scène, drogué par l'album J'accuse, de Damien Saez. Je veux que mon pays s'embrase. Je veux que mon pays prenne flammes. Je veux que les flambeaux de la révolution ne se soient jamais éteints, surtout pas achetés puis mouillés dans la consommation. Je veux que la classe moyenne cesse de croire au mensonge des dirigeants, je veux qu'elle se rappelle qu'elle n'a aucun privilège. Qu'elle comprenne qu'elle n'existe plus. Qu'elle vit dansun luxe que les banques leur donne par le système des dettes, des chaînes. Et qu'elle se batte. Je veux que l'âme rouge de mon pays éclabousse la blanche mollesse dans laquelle la cinquième république l'enferme. Je serai cet élan vers le ciel bleu. Il est bien plus tard que minuit...

 

Je n'ai plus peur.

 

Je sais.

Par Camille Acristem
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Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 00:51

 

« Où est ma brosse à dents ? »

« Tu l'as oubliée chez... »

 

« Ne trouves-tu pas qu'ils en font, du bruit ? »

« Non mais quel bruit, ils font ceux là ! »

 

Je suis habité par un autre. Ça n'est pas que je est un autre, c'est qu'une autre voix, spectrale et suave, folle et bestiale, mais infiniment bestiale, avec cette onctueuse cruauté des êtres qui savent appartenir à la lignée des maîtres sans jamais déchoir, c'est qu'une autre voix me commande. Qui est-ce ? Ce n'est pas Lucifer, puisque lorsque je fais de mauvaises choses, cette voix fait miroiter les châtiments à venir. Elle meurtrit mon âme molle, ou plutôt, elle déchire la mollesse de mon âme. J'étais dans la douche, pensant à ma brosse à dents, tandis qu'elle me répondit. J'ai entendu son menton au-dessus de mon épaule, translucide menton triangulaire, et le chapeau d'un ectoplasme doré. Il souriait. Oui, mon fantôme est masculin. Terrible. Une petite barbiche, un visage parfait, qui se paie le luxe de ne rien exprimer. Ou de tout exprimer, qui plus terrible encore.

 

Tiens ! Il vient de me donner un ordre. C'est-à-dire que la voix parle et que mon corps obéit immédiatement, sans raison, sans parole. Je me suis levé, j'ai contourné mon fauteuil, ouvert le store puis la fenêtre et j'ai cherché puis trouvé les trois hommes qui gueulent dans la rue. Ils semblent échauffés, en face sous un préau. Cela ne sent pas bon, l'un d'entre eux mourra peut-être ; une voix en moins à gueuler dans la nuit.

 

Mais ça m'arrive au travail, aussi. Ce travail de fou où des employés s'évanouissent de fatigue, de stress, de chaleur, ce travail sous-payé – car le SMIC horaire n'est jamais qu'un salaire minimum et fait office en France, sous forme de 35 heures, en salaire maximum, pendant que le restaurant dégage un bénéfice net chaque mois de deux-cent mille euro. La voix me donne des ordres, et j'y obéis. On dit que je suis fou. Mais non. Ce n'est pas moi. C'est la voix, c'est mon génie.

Par Camille Acristem
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Mercredi 14 décembre 2011 3 14 /12 /Déc /2011 01:05

 

 

Les portes creusées à la base de la Tour s'ouvraient sur un monstrueux dédale, un labyrinthe de corridors et de salles. On pouvait accéder directement à ces fondations grâce à des escaliers taillés dans la pierre. à partir de ce premier niveau, une voie extérieure contournait l'édifice aux angles multiples, lui-même constitué de vastes et profondes caves et d'un enchevêtrement de couloirs et de salles.

"Vision" d'une femme appelée Anne-Catherine.

 

 

-

 

 

D'où me vient ce chagrin ?

Ces brûlures dans les yeux ? Cette langueur, cette lenteur qui engourdit mes mains ? D'où me vient mon chagrin ? Dieu sait s'il est de l'eau pour la terre fendue, que brûle un pur soleil. Dieu sait s'il abreuve mon envie de pleurer. De pleurer ou d'écrire. Je sens ma pauvreté, comme je ne suis rien, et comme je n'ai rien. Mes plaisir sont du sable qui coule hors de mes faims, encore plus j'appelle. Je crie, dans le lointain. Des profondeurs de mon chagrin. Surpris d'être aveuglé par une lumière si vive, je cligne de mes yeux noirs.

 

Le silence de Paris me berce. Il me maintient hors des reins de Morphée. Mais d'où me vient ce chagrin ! Tout est puissance en moi. Est-ce là mon destin, n'être que les rideaux qui brûlent à la fin du festin, faisant d'une fête un drame ? Une terrible erreur. À quoi me sert d'emplir un corps si laid qu'il va déjà pourrir avant que d'écraser sa molle face sur le sable froid du désert ; à quoi me sert de lire ? Et d'aimer ? Et de haïr ? Participer du rang des prophètes. Pourquoi ne pas mentir, pourquoi ne pas détruire, pourquoi ne pas m'enfuir ? On peut bien crever que ça ne change rien.

 

Je suis pauvre et je pleure, dans le genre inhumain. J'ai la poitrine vide, magnifique imposteur qui ne possède rien que son propre regard. Rien que ma seule prison. Mon tout petit cachot. Je suis enfermé dans ma tour de langage. J'en ai peuplé le ventre de mortes et d'images. Des circuits métalliques les animent, les bougent, de fois même elles me parlent. Leurs bouches s'ouvrent mais je n'en entends rien. Un souffle horrifiant sort, un courant d'air glacé, et l'écho de voix que je ne fixe pas. Dans ces moments, leurs poitrines de paille palpitent et si je me bouche les tympans, si j'ai mis mon manteau, je crois qu'elles sont vivantes. Et qu'elles me remercient, un peu à leurs façons. Alors je leurs ressert du thé, pour leur dire « Ce n'est rien, voyons, ce n'est rien, tu sais bien ! » d'un air aimant. D'un air complice. Complice. J'ignore la tasse qui déborde, le thé me brûle les jambes mais je ne bouge pas. Je ne bouge pas. J'ai mal mais je continue, je leurs ressert du thé mais la tasse déborde et je n'arrête pas pourtant. Je remercie ces poitrines de paille qui palpitent à cause du vent dans leurs bouches.

 

D'où me vient ce chagrin ? Est-ce que vivre seul pourrait donc s'oublier ? Je contemple ma tombe, d'en haut, entre les suaires sales. Je suis à moi-même le peuple, Pilate et les romains. Alors je me crie, à moi-tout-seul : « Frère, Frère, pourquoi m'as-tu abandonné ! ». Je suis seul et terrible. C'est que je n'y peux rien. Je suis le monstre blanc, maigre et visqueux que les hommes avaient mis comme coeur inhumain dans la tour de Babel. Je tournais une roue qui aidait à construire. On m'a scellé dedans. Moi, je suis son gardien. D'où me vient ce chagrin ?

 

J'ai conseillé les hommes, en messager divin, tombé entre les hommes, premier ange malin, j'ai expliqué aux hommes comment grimper au ciel, ce que perdit la pomme ; bien avant Lucifer. Je m'étais échappé, en douce, d'entre les nues qui me semblaient alors pleines d'un morne ennui. J'en ai perdu le goût, j'en ai perdu la vue. Mais j'avais la parole et je charmais les coeurs. Mes mots sont des planches brûlées, dont ne restent que cendres. La foudre m'a frappé en fermant la tour au dessus de ma pauvre tête. Des cendres dans les yeux, même éteintes qui brûlent. Je continue de pousser la roue, entre huit et dix-huit heures, en échange on me paie d'autorisations : empailler, rapiécer, boire du thé, lire et vivre. Je n'ai pas de manteau, je n'ai pas de chapeau, je n'ai qu'un esprit fou qui se raccroche sans lendemain à croire en sa propre imposture. Je voudrais n'être pas immortel. Des fois je grimpe tout en haut de la tour, et il y a des petits trous dans la grotte que forme la ruine, il y a des petits trous dans mon tombeau ; je peux regarder l'homme, il se fait mon étoile. Sa lumière, fragile, belle et laide à la fois, peut venir jusqu'à moi. Mais c'est trop épuisant pour que j'y monte tout le temps. Mais enfin, d'où me vient mon chagrin !

 

Par Camille Acristem
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